Daniel Grataloup : l’architecte de l’architecture courbe

Daniel Grataloup entouré de maquettes illustrant ses recherches sur l’architecture courbe et l’habitat du futur.

Bienvenue sur Habitat Bulles ! Je suis ravie de vous accueillir dans cet espace dédié à la construction d’habitats insolites. Pour vous remercier de votre visite, je vous offre 5 clés pour concevoir un habitat bioclimatique semi-enterré, à louer en courte durée ou pour y vivre durablement.

Daniel Grataloup : l'architecte qui voulait libérer la maison de l'angle droit

Complexe résidentiel et touristique de Bouzedjar en Algérie conçu par Daniel Grataloup avec des bâtiments aux formes courbes.

Il y a des rencontres que l’on pense pouvoir remettre à plus tard, et puis, un jour, on découvre que l’on a trop attendu.

Je connaissais le travail de Daniel Grataloup depuis longtemps. J’avais acheté son livre et nous avions échangé à plusieurs reprises et, depuis 2019, je souhaitais aller le rencontrer à Genève. Je me disais que j’irais le voir un jour mais je ne l’ai pas fait, et en préparant cet article, j’ai découvert que Daniel Grataloup s’était éteint le 15 avril 2026, à l’âge de 88 ans. Son site internet est aujourd’hui conservé afin de transmettre son travail, ses recherches et son héritage.

Cette nouvelle m’a particulièrement touché, d‘autant plus qu’en recherchant nos anciens échanges, j’ai retrouvé ce message qu’il m’avait adressé :

« Durant cette nuit, j’ai visionné très en détail votre interessant site concernant les maisons bulles. Comme vous l’avez compris, je ne me situe pas dans ce domaine mais dans celui de l’architecture courbe ou à base de courbes. Ma démarche étant totalement différente et pratiquement opposée sur l’essentiel. Nous aurons la possibilité d’en parler si vous venez un jour me voir à Genève. Dans cette attente, je vous adresse mes meilleures salutations.
Daniel Grataloup. »

Cette discussion, malheureusement, nous ne l’aurons jamais, mais cette phrase m’est restée :

« Je ne me situe pas dans ce domaine mais dans celui de l’architecture courbe ou à base de courbes. »

Alors quelle différence Daniel Grataloup faisait-il entre son architecture et ce que nous appelons communément les maisons bulles ? Et pourquoi considérait-il même sa démarche comme « pratiquement opposée sur l’essentiel » ? C’est ce que j’aimerais essayer de comprendre avec vous dans cet article.

Non, Daniel Grataloup ne construisait pas des « maisons bulles »

Maison aux formes courbes conçue par Daniel Grataloup, illustrant son approche de l’architecture courbe qu’il distinguait des maisons bulles.

Je pense qu’il est important de commencer par là, sur Habitat-Bulles, j’ai consacré beaucoup d’articles aux architectures de formes libres : Antti Lovag, Pascal Häusermann, Jean-Louis Chanéac, Joël Unal et bien d’autres. Visuellement, il serait donc très facile de ranger Daniel Grataloup dans cette même famille, celle des courbes, du béton projeté, des volumes inhabituels, des maisons qui semblent parfois sortir du paysage… Et pourtant, lui refusait cette assimilation. Son message était très clair. Il ne revendiquait pas la bulle, il revendiquait la courbe. La nuance peut sembler minime, mais en réalité, elle est fondamentale pour comprendre son travail. Daniel Grataloup ne cherchait pas à remplacer le cube par la sphère, il voulait remettre en question la manière même dont nous dessinons l’espace habitable.

Une architecture qui part de l'être humain

Intérieur de la villa d’Anières de Daniel Grataloup avec cheminée intégrée, ouvertures courbes et espaces sans angles droits.

Pour comprendre cette différence, il faut revenir à la manière dont Grataloup concevait une habitation.

Une maison traditionnelle commence généralement par une géométrie ; un rectangle, des murs, des angles, des pièces que l’on répartit ensuite à l’intérieur.

Grataloup voulait, en quelque sorte, procéder dans l’autre sens. Partir des fonctions, des usages, des déplacements et des gestes de l’être humain pour faire naître les volumes nécessaires. 

Une circulation n’a aucune raison d’être droite. Un mouvement de bras décrit une courbe. Notre corps lui-même n’est constitué d’aucun angle droit. Pourquoi l’espace dans lequel nous vivons devrait-il donc être systématiquement enfermé dans une géométrie orthogonale ?

Sur son site, Grataloup décrit ainsi des espaces dont les fonctions et les circulations déterminent les volumes. Son architecture devient progressivement ce qu’il appellera une « architecture-sculpture ». Sa thèse de doctorat soutenue à Paris I Panthéon-Sorbonne en 2001 portera d’ailleurs précisément ce titre : Architecture-Sculpture, Théorie, Projets et Réalisations. Voilà pourquoi parler simplement de « maison ronde » ou de « maison bulle » passe à côté de l’essentiel selon Grataloup.

La courbe n’est pas le but, elle devient la conséquence d’une autre manière de penser l’espace.

Avant l'architecte, il y avait l'artiste

Daniel Grataloup travaillant à la main sur une maquette aux formes courbes dans son atelier.

Cela s’explique probablement aussi par le parcours assez inhabituel de Daniel Grataloup.

Né à Lyon le 25 décembre 1937, il étudie aux Beaux-Arts de Lyon de 1957 à 1960, puis au Centre d’Art et de Techniques de l’Union Centrale des Arts Décoratifs à Paris, dont il sort diplômé en 1963 avec les félicitations du jury. Il dessine, grave, peint, crée du mobilier et travaille sur les volumes. En 1964, trois de ses gravures originales sont même acquises par le Guggenheim Museum de New York.

Ce parcours permet peut-être de mieux comprendre la suite. Grataloup ne semble jamais avoir considéré l’architecture comme le simple assemblage d’éléments constructifs. La maison pouvait devenir une œuvre plastique, une sculpture, mais une sculpture dans laquelle on cuisine, on dort, on travaille, on se déplace et on vit, une sculpture habitable.

1966 : construire une maison traditionnelle pour mieux la remettre en question

Villa traditionnelle construite par Daniel Grataloup au Tignet en 1966, avant le développement de son architecture courbe.

Il y a un épisode de son parcours que je trouve particulièrement intéressant. En 1966, Daniel Grataloup construit une villa au Tignet, dans les Alpes-Maritimes. Et cette maison est… traditionnelle. Ce sera même, selon son propre site, son unique réalisation traditionnelle. Mais loin d’être une parenthèse sans importance, cette construction devient pour lui un véritable laboratoire. Il analyse en détail sa conception, sa réalisation et les matériaux employés. Il expliquera avoir procédé à une analyse critique approfondie de cette manière de construire. La même année, il dépose un brevet de construction. Il commence alors à chercher autre chose. Si l’on veut supprimer l’angle droit et dessiner librement les volumes, il faut aussi remettre en question la façon de les construire. Une nouvelle architecture nécessitait une nouvelle technique.

Comment construire sans être prisonnier de l'angle droit ?

Architecture courbe de Daniel Grataloup presque entièrement recouverte de végétation aux couleurs d'automne.

C’est là que le travail de Grataloup devient particulièrement intéressant d’un point de vue constructif. Il utilise des armatures et des treillis métalliques qu’il peut mettre en forme dans l’espace. Sur ces structures vient ensuite le béton projeté.

Au lieu d’avoir une succession classique :

murs + plancher + charpente + toiture + éléments rapportés, on obtient progressivement une forme continue et autoportante.

Grataloup mettait lui-même en avant plusieurs conséquences de son procédé : absence de coffrages et de grues dans certaines réalisations, suppression des structures traditionnelles, utilisation du béton projeté et disparition d’un certain nombre d’éléments rapportés tels que charpente, couverture ou zinguerie.

Mais il pousse la logique encore plus loin. Dans certaines réalisations, le mobilier lui-même cesse d’être simplement posé dans la maison. Banquettes, rangements et différents équipements peuvent être directement intégrés à l’architecture. La frontière entre structure, architecture et aménagement intérieur commence alors à disparaître.

Le Temple Saint-Jean : la première démonstration

Temple Saint-Jean de La Chaux-de-Fonds conçu par Daniel Grataloup avec ses façades courbes et ses ouvertures aux formes libres.

Entre 1969 et 1970, Daniel Grataloup réalise le Temple Saint-Jean de La Chaux-de-Fonds, en Suisse, avec cette nouvelle technologie. C’est l’une des premières concrétisations majeures de ses recherches. Et cette réalisation est d’autant plus intéressante qu’elle n’est pas une maison. Elle démontre que son langage architectural n’était justement pas lié à une typologie particulière d’habitat.

En 2001, le Temple Saint-Jean sera classé par le Conseil d’État de la République et canton de Neuchâtel.

1972 : la villa d'Anières

Villa d’Anières conçue par Daniel Grataloup en 1972, avec ses volumes courbes et sa piscine près de Genève en Suisse.

Deux ans plus tard vient l’une de ses réalisations les plus emblématiques : la villa d’Anières, près de Genève.

Grataloup la présente comme la première construction dans laquelle furent intégralement appliqués et testés les conceptions, techniques et matériaux issus de ses recherches précédentes. Construite en 1972, elle développe 240 m² habitables et le chantier ne dure que cinq mois. 

Mais son implantation est tout aussi intéressante. La maison se trouve sur une butte dominant le lac Léman et le Jura. Et depuis la route qui longe le lac, elle est presque invisible. Ce n’est donc plus simplement une architecture faite de courbes. La relation entre le bâtiment et son environnement commence elle aussi à devenir essentielle.

Conches : créer de l'espace sur seulement 90 m² au sol

Villa personnelle de Daniel Grataloup à Conches près de Genève, caractérisée par ses murs, ouvertures et volumes aux formes courbes.

En 1976, Grataloup doit résoudre un problème très différent à Conches, près de Genève. La surface constructible au sol est limitée à seulement 90 m². Plutôt que de considérer cette contrainte comme un obstacle, il travaille sur la volumétrie.

La maison accueille une famille de quatre personnes et développe finalement environ 190 m², répartis entre sous-sol habitable, rez-de-chaussée et niveau supérieur. Sa double coque est constituée de deux armatures en treillis métalliques, tandis que les structures mobilières sont directement réalisées en béton projeté. L’isolation est assurée par environ 10 cm de mousse de polyuréthane. La maison existe toujours. Et en 2015, elle a été inscrite à l’inventaire des immeubles dignes d’être protégés du canton de Genève.

Près de cinquante ans après sa construction, ce qui pouvait apparaître comme une architecture expérimentale est devenu patrimoine architectural.

Et si l'on réinventait également la ville ?

Maquette urbaine de Daniel Grataloup représentant des tours composées de modules d'habitation individuels aux formes courbes.

C’est probablement l’une des facettes les plus étonnantes du travail de Daniel Grataloup. Il ne voulait pas seulement repenser la maison individuelle.

Dans les années 1970, il commence à imaginer ce que pourrait devenir la ville entière si l’on appliquait certains de ces principes à l’habitat collectif.

Entre 1973 et 1974, il construit une maquette gigantesque. 

  • 100 m² de surface.
  • 4 mètres de hauteur.
  • 1 200 kg.

À l’origine, elle comprend 37 mâts auxquels sont rattachés des centaines de modules d’habitation indépendants. Le principe est étonnamment moderne. Une tour centrale regroupe les circulations et la distribution des fluides. Autour viennent se fixer des logements indépendants et interchangeables. Du studio au duplex, ces modules pourraient être préfabriqués, transportés, remplacés et évoluer en fonction des besoins de leurs occupants.

Grataloup imaginait ainsi pouvoir individualiser chaque logement tout en profitant d’une infrastructure commune et, surtout, libérer davantage d’espace au sol pour laisser une place plus importante à la nature.

Nous sommes en 1974, et certaines de ces questions semblent avoir été posées hier.

De l'architecture expérimentale au MoMA

Article de la Tribune de Genève de novembre 2012 annonçant l'entrée de dessins et maquettes de Daniel Grataloup au MoMA de New York.

Pendant longtemps, ce type d’architecture est resté marginal, mais le travail de Daniel Grataloup a fini par recevoir une reconnaissance considérable.

En 2012, le Museum of Modern Art de New York (MoMA) intègre à ses collections permanentes six grandes maquettes ainsi que 163 dessins, plans, coupes et perspectives de Daniel Grataloup.

En 2016, l’ensemble de son fonds d’atelier entre dans le patrimoine de l’État de Genève : plans, maquettes, dessins, gravures, peintures, sculptures et photographies.

L’œuvre de cet architecte qui cherchait à sortir des conventions appartient désormais à l’histoire de l’architecture.

Pourquoi Daniel Grataloup m'intéresse pour GreenPod

Comparaison entre une architecture courbe inspirée des recherches de Daniel Grataloup et un petit habitat GreenPod semi-enterré et végétalisé.

Je veux être très clair sur ce point, GreenPod n’est pas une architecture de Daniel Grataloup, et après avoir relu son message, je ne voudrais surtout pas faire aujourd’hui ce qu’il m’avait précisément demandé de ne pas faire : assimiler sa démarche à toutes les architectures aux formes arrondies. GreenPod répond à d’autres contraintes.

Je travaille sur des habitats beaucoup plus petits, semi-enterrés, bioclimatiques, simples et pensés notamment pour l’auto-construction.

Les réponses techniques sont différentes, mais certaines questions se rejoignent.

  • Pourquoi la maison devrait-elle nécessairement être une boîte ?
  • Pourquoi la toiture devrait-elle obligatoirement être un élément indépendant posé sur quatre murs ?
  • Pourquoi adapter systématiquement le terrain à la maison plutôt que la maison au terrain ?
  • Pourquoi la forme de notre habitat ne pourrait-elle pas davantage découler de nos usages ?
  • Pourquoi continuons-nous à construire presque toujours de la même manière ?

C’est probablement cela qui m’intéresse le plus chez Daniel Grataloup, pas nécessairement ses réponses, mais peut-être plutôt ses questions.

« Si vous venez un jour me voir à Genève... »

Daniel Grataloup à Genève devant ses maquettes et dessins consacrés à ses recherches sur l'architecture courbe.

C’est en terminant cet article que son ancien message prend évidemment une autre dimension. Daniel Grataloup m’avait écrit :

« Nous aurons la possibilité d’en parler si vous venez un jour me voir à Genève. »

J’avais cette possibilité, mais j’ai trop attendu. Je regrette sincèrement de ne pas avoir fait ce voyage, de ne pas avoir pu visiter certaines de ses réalisations avec lui et surtout de ne pas lui avoir posé cette question qui me reste aujourd’hui :

  • En quoi considérait-il sa démarche comme « pratiquement opposée sur l’essentiel » à celle des maisons bulles ?

J’aurais aimé entendre sa réponse. Daniel Grataloup s’est éteint le 15 avril 2026, mais il reste ses bâtiments, ses maquettes, ses dessins, ses livres et ses recherches, et il reste surtout une œuvre qui nous rappelle quelque chose d’essentiel :

  • on peut remettre en question ce qui paraît évident.
  • Un mur n’est pas obligé d’être droit.
  • Une pièce n’est pas obligée d’être rectangulaire.
  • Une maison n’est pas obligée d’être une boîte.

Et l’architecture de demain ne consiste peut-être pas seulement à inventer de nouvelles technologies, elle consiste peut-être aussi à redécouvrir les architectes qui, il y a cinquante ans, avaient déjà osé imaginer autre chose.

Merci, Monsieur Grataloup.

Si vous voulez en savoir plus sur les petites maisons semi-enterrées, type maisons de hobbit contemporaines, regardez mes 5 vidéos sur le sujet en cliquant sur ce lien.

Bonjour chez vous

GreenPod, la mini maison bioclimatique semi-enterrée, avec sa toiture végétalisée, sa lumière naturelle, ses panneaux solaires, orientée plein sud, sans chauffage

Les 5 clés pour construire votre habitat insolite (Greenpod)

Découvrez 5 clés pour construire un habitat bioclimatique
semi-enterré, à louer en location courte durée ou pour y vivre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Fnartch

Fnartch

Samedi dernier, le groupe de musique montpelliérain Fnartch X est venu en repérages à la maison bulle de Montgivray....
Lire l'article
Retour en haut

Les 5 clés pour construire votre habitat insolite (Greenpod)

GreenPod, la mini maison bioclimatique semi-enterrée, avec sa toiture végétalisée, sa lumière naturelle, ses panneaux solaires, orientée plein sud, sans chauffage

Découvrez 5 clés pour construire un habitat bioclimatique
semi-enterré, à louer en location courte durée ou pour y vivre.

Les 5 clés pour construire votre habitat insolite (Greenpod)

Découvrez 5 clés pour construire un habitat bioclimatique semi-enterré, à louer en location courte durée ou pour y vivre.