Antonio Benincà
Sculpteur, bâtisseur et maître des maisons bulles en voile de béton
Lorsque l’on parle de maisons bulles en France, les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux d’Antti Lovag ou de Pascal Hausermann. Mais, dans l’ombre des grands architectes, des petits autoconstructeurs ont joué un rôle décisif pour expérimenter, adapter et transmettre ces techniques.
Parmi eux, une figure se détache : Antonio Benincà, sculpteur et bâtisseur installé dans la Loire.
Artiste avant tout, technicien par nécessité, pédagogue par tempérament, il a consacré une grande partie de sa vie à inventer un art de vivre dans les courbes : maisons bulles, coques de béton, piscines, structures paysagères… jusqu’à influencer toute une nouvelle génération d’auto-constructeurs.
1. Origines et formation : d’abord un artiste, ensuite un bâtisseur
Antonio Benincà naît en 1950, dans une famille originaire de Vénétie (Italie). Très tôt, il baigne dans l’univers du chantier : son père est chef de chantier, et l’enfant passe beaucoup de temps à observer la fabrication des murs, dalles et linteaux en béton. Il constate que ce matériau, pourtant très plastique, est presque toujours utilisé pour reproduire des formes “en dur” héritées de la pierre et du bois.
Il poursuit des études aux Beaux-Arts, où il se forme notamment à la céramique et au travail du volume avec Jean et Jacqueline Lerat, deux grands noms de la céramique contemporaine. Cette formation l’amène à considérer l’espace non pas seulement comme quelque chose à “remplir”, mais comme un volume à sculpter.
Antonio se définit avant tout comme plasticien et sculpteur, pas comme architecte. Ce regard d’artiste sur l’architecture sera déterminant : pour lui, une maison est d’abord un grand objet sculpté dans lequel on va vivre, et non un assemblage de pièces rectangulaires.
2. Le coup de foudre pour les coques de béton
Le tournant a lieu en 1976, lorsqu’il découvre, dans la Drôme, un atelier de potier en voile de béton, réalisé par Claude et Pascal Hausermann. C’est un choc : il comprend d’un coup qu’on peut habiter dans la sculpture, et que les coques fines en béton permettent de créer des espaces courbes, continus, presque organiques.
Il y voit :
une autre façon d’habiter,
une esthétique nouvelle,
et un immense champ d’expérimentation technique et plastique.
Cette découverte déclenche chez lui un besoin irrépressible de construire sa propre maison : non pas en suivant des plans classiques, mais en imaginant un volume habitable comme une œuvre d’art à taille humaine.
3. La maison personnelle de Saint-Germain-Laval : 200 m² de courbes habitables
En 1977, Antonio et sa compagne Marie-Reine Portailler, coloriste, commencent la construction de leur maison bulle sur un terrain situé au lieu-dit Marcilleux, sur la commune de Saint-Germain-Laval (Loire). Le chantier durera près de huit ans, jusqu’au milieu des années 1980, avec un budget progressif équivalent à un loyer annuel, réparti sur une dizaine d’années.
Une grande maison bulle de 200 m²
La maison développe environ 200 m² de surface, organisée en coques successives, partiellement enterrées et fortement végétalisées.
On y trouve :
un grand volume de vie courbe,
des circulations fluides sans couloirs rectilignes,
des ouvertures rondes ou elliptiques,
une intégration très poussée dans le paysage (végétation, talus, bassins…).
La “troisième peau”
Antonio décrit l’habitat comme une “troisième peau” :
la première étant la peau du corps,
la deuxième, le vêtement,
la maison venant en troisième couche pour protéger, entourer et accompagner la vie quotidienne.
La coque extérieure n’est pas une façade au sens classique, mais simplement la peau technique qui enveloppe le volume intérieur le plus adapté aux gestes de la vie : se déplacer, cuisiner, manger, se reposer, travailler, dormir…
Une démarche bioclimatique intuitive
Avant même que le mot “bioclimatique” ne devienne à la mode, Antonio soigne :
l’implantation (orientation par rapport au soleil, vents dominants, gelées),
l’enfouissement partiel au nord pour la protection thermique,
la forme (coque autoportante sans ponts thermiques massifs, facile à chauffer),
la lumière naturelle comme élément central de confort.
4. Ingéniosité au quotidien : une maison comme laboratoire d’idées
La maison de Saint-Germain-Laval est un véritable manifeste de l’ingéniosité d’Antonio.
Quelques exemples marquants :
Fenêtres sur mesure : impossibles à standardiser dans des coques courbes, il les fabrique lui-même en contreplaqué marine, avec des systèmes de rotation et d’ouverture souvent inspirés de la mécanique automobile.
Table repas circulaire : un grand plateau rond fixé sur un pied central ancré dans le sol, avec un plateau tournant au centre monté sur un moyeu de roue de Renault 4L, pour que chacun puisse se servir facilement.
Étendoir à linge articulé : sorte d’aile inox montée sur un bras de 2CV, qui se déploie au soleil et se replie sous un auvent en cas de pluie.
Pergola légère et structurée : dessinée comme une sculpture, permettant de déjeuner sous une tonnelle végétale sans recourir aux pergolas industrielles rectilignes.
Détails de mobilier et de rangements : poignées, panières, meubles sur mesure, tout est pensé pour s’intégrer aux courbes de la maison.
On peut parler d’un “style Benincà”, identifiable autant par les formes que par les solutions techniques et la modestie des moyens utilisés.
5. La maison bulle de Marc Delacroix et les autres réalisations
Après avoir achevé sa maison, Antonio est sollicité pour réaliser d’autres constructions en voile de béton.
À la fin des années 1980, Marc Delacroix entend parler de cette maison bulle incroyable près de chez lui. Il finit par frapper à la porte d’Antonio pour lui confier son propre projet.
Entre 1991 et 1994, Antonio construit pour lui une maison bulle semi-enterrée dans les monts du Forez, près de Boën, reprenant les principes de la maison de Marcilleux mais en les adaptant au site et au programme du client.
Cette maison est souvent présentée comme l’une de ses réalisations les plus abouties :
coques végétalisées,
grandes baies rondes ou en hublots,
salon courbe ouvert sur le paysage,
sols en béton poli,
terrasses intégrées au relief.
Autres chantiers en voile de béton
Selon un résumé de ses travaux, Antonio Benincà a également participé à plusieurs réalisations en voile de béton en France :
Une structure de 500 m² à Andrézieux-Bouthéon (Loire), séparant une place et un jardin (projet de l’Atelier de L’Entre, Saint-Étienne).
Une habitation à Varages (Var), sur un projet d’architecture d’Hervé Reboulin.
Le foyer des élèves au collège de Balbigny (Loire), pour le groupe Cimaise – Daniel Faisant, où il réalise des coques et alcôves en voile de béton.
Travaux à l’étranger et collaborations
On retrouve la trace de ses interventions :
en République Dominicaine, où il participe à la réalisation d’une piscine à débordement et de structures en béton,
dans divers chantiers de tonnelles, sculptures et aménagements extérieurs,
et, plus récemment, dans des collaborations avec des projets de maisons bulles bioclimatiques enterrées (dont ton chantier de Montgivray, Philippe).
6. Les années 2000–2010 : transmission, stages et reconnaissance
Au fil des années, Antonio devient une référence vivante pour tous ceux qui s’intéressent à la maison bulle en France.
Il n’est pas architecte diplômé, mais un “bâtisseur” expérimenté, et surtout un excellent pédagogue : il explique, montre, corrige, et n’hésite pas à faire réfléchir les autoconstructeurs sur leurs vraies priorités.
On le retrouve :
intervenant sur ton chantier de maison bulle bioclimatique enterrée,
co-animant des stages de formation au voile de béton (ferraillage, coffrage, projection de micro-béton, fabrication de fenêtres, etc.),
participant à des vidéos, interviews, articles et projets de diffusion autour des habitats courbes.
Un article du Point, en 2012, le présente comme un “sculpteur, plasticien, mais pas architecte” vivant depuis 1985 dans sa maison bulle des monts du Forez, et construisant à l’occasion d’autres “ovnis” d’habitation pour ses amis.
Plus récemment encore, un film documentaire Mireille et Antonio. À bout de petit souffle met en lumière la relation entre Mireille Delmas-Marty et Antonio Benincà, montrant son travail de bâtisseur et sa démarche artistique dans une perspective plus intime et poétique.
7. Philosophie de l’habitat selon Antonio Benincà
On peut résumer sa vision de l’habitat en quelques grands principes, qui résonnent fortement avec GreenPod :
1. La maison comme troisième peau
La maison n’est pas un objet statutaire, c’est une enveloppe protectrice, au plus près des besoins humains, qui s’adapte aux mouvements, aux gestes et à la vie quotidienne.
2. Les courbes plutôt que les angles
Pour lui, la nature est faite de courbes, et nos déplacements dans l’espace sont eux-mêmes courbes. La ligne droite n’est pas interdite, mais doit être justifiée (rangement, mobilier), pas subie.
Les coques en béton permettent d’obtenir des espaces fluides, doux, enveloppants, où la lumière se diffuse sans heurts.
3. Le voile de béton comme matériau de liberté
Le voile mince de béton armé lui offre :
une grande liberté formelle,
une résistance structurale exceptionnelle,
un bon comportement thermique (notamment avec l’enfouissement et une isolation bien pensée),
une économie de matière et de main-d’œuvre.
4. L’économie de moyens et le bricolage de génie
Les solutions d’Antonio sont souvent très simples en apparence : pièces de voitures recyclées, mécaniques détournées, menuiseries artisanales.
Mais derrière cette simplicité se cache une vraie recherche d’efficacité, de durabilité et de bon sens.
8. Où a-t-il construit des maisons bulles ?
D’après les sources disponibles aujourd’hui, on peut citer au moins quatre maisons bulles ou habitats principaux auxquels Antonio Benincà a fortement contribué :
Sa maison personnelle
– lieu-dit Marcilleux, commune de Saint-Germain-Laval (Loire)
– construite entre 1977 et 1985, sur environ 200 m2
– partiellement enterrée, largement végétalisée
La maison bulle de Marc Delacroix
– à Eculieu, commune de Boën (Loire), dans les monts du Forez
– construite au début des années 1990, semi-enterrée
Maison bulle à Varages (Var)
– habitat en voile de béton réalisé sur le projet de l’architecte Hervé Reboulin
Maison bulle bioclimatique enterrée de Montgivray (Indre)
– chantier sur lequel il intervient comme bâtisseur et formateur, dans le cadre de mon projet
À cela s’ajoutent d’autres structures en coques (foyer de collège, place/jardin, piscines, tonnelles, etc.), qui ne sont pas toutes des “maisons” à proprement parler mais relèvent de la même logique constructive.
Troglobulle (chez Marc et en Bretagne)
Et bien sur, il y a sa dernière création, la Troglobulle. L’idée d’Antonio est de créer une mini maison ou une pièce unique (une chambre par exemple) de 15/20 m2, aux formes libres en voile de béton. Une Troglobulle est déjà construite chez Marc et une autre en Bretagne (ci-dessous).
Vous pouvez d’ailleurs réserver une nuit au jardin Polypodes, à Yvignac-la-tour, dans les Côtes d’Armor pour séjourner dans une Troglobulle, qu’Uriel le propriétaire paysagiste, a appelé la Cabulle (ouvert d’avril à octobre).
9. Héritage
Antonio Benincà ne fait peut-être pas partie des “grands noms” de l’architecture internationale, mais son rôle est déterminant pour au moins trois raisons :
Il a prouvé qu’un autoconstructeur pouvait maîtriser le voile de béton et produire des habitats de haute qualité, à la fois techniques et poétiques.
Il a transmis ce savoir-faire à d’autres, notamment à son fils Francis, à des stagiaires, à ses amis, contribuant directement à la diffusion de l’habitat courbe en France.
Il incarne une philosophie très proche de celle que je développe avec GreenPod :
petite surface mais grande qualité d’espace,
lien fort avec la nature,
attention aux courbes, à la lumière, aux circulations,
économie de moyens,
maison pensée comme un cocon bioclimatique.
